La fin de l’aventure napoléonienne. Deux ouvrages passionnants reviennent sur la campagne de Russie et la débâcle de Napoléon Bonaparte


1812. Karl Rehling

“Il neigeait. On était vaincu par sa conquête./Pour la première fois l’aigle baissait la tête./Sombres jours ! L’empereur revenait lentement,/ Laissant derrière lui brûler Moscou fumant./Il neigeait.” Pourquoi se priverait-on de citer ces vers sublimes de Victor Hugo – que l’on n’apprend sans doute plus à l’école -au seuil d’un livre sur la retraite de Russie ? Marie-Pierre Rey, professeur d’histoire russe et soviétique à l’université de Paris I-Sorbonne, biographe d’Alexandre Ier (Flammarion, 2009), a bien raison de céder à la tentation. Car, de la campagne de Russie, ce que nous retenons, ce que l’histoire désigne comme l’événement décisif, c’est la “retraite”. Et il est vrai que, quelque part autour du 19 octobre 1812, date à laquelle un Napoléon, désemparé, prend la décision de quitter Moscou, c’est bien le destin final de toute l’aventure impériale qui se joue. 

Aucun des protagonistes, toutefois, ne mesure encore les conséquences de l’événement. Marie-Pierre Rey montre en effet que, si la progression de la Grande Armée, quatre cent mille hommes et vingt nations, depuis le franchissement du Niémen, fin juin 1812, jusqu’à l’entrée à Moscou le 14 septembre, n’a rien des campagnes habituelles d’un Napoléon victorieux, dans le camp russe, on ne plastronne pas. C’est que la stratégie d’Alexandre Ier, dans cette affaire, ne semble rien moins que mûrement réfléchie. Bien sûr, nous qui connaissons la fin de l’histoire, nous sommes tentés d’y voir l’issue logique de choix rationnels. Ainsi, la victoire des armées russes sur Napoléon serait le fruit de deux partis pris tactiques et d’une circonstance climatique génialement additionnés. 

Premièrement, on retraite en bon ordre, deuxièmement, on pratique la politique de la terre brûlée, troisièmement, le “général hiver” fait le reste. Marie-Pierre Rey montre qu’il n’en est rien. Le retrait de l’armée russe est moins un choix que la crainte d’affronter l’ogre, la terre brûlée est autant un sauve-qui-peut qu’une politique, le “général hiver”, on le verra, ne suffit pas à expliquer la débâcle, il faut encore que les opérations militaires soient bien conduites par Koutouzov. En fait, jusqu’à la prise de Moscou, le désarroi dans le camp russe est grand. 

La décision d’Alexandre de nommer commandant en chef le sage et prudent Barclay de Tolly est vivement décriée. L’évacuation et l’incendie de Moscou sont non seulement incompris, ils sont réprouvés. Dans ce contexte, on découvre avec surprise la rude franchise avec laquelle la soeur du tsar, Catherine, décrit à son auguste frère l’état de l’opinion : “On vous accuse hautement du malheur de votre Empire, de la ruine générale et particulière, enfin d’avoir perdu l’honneur du pays et le vôtre individuel. Ce n’est pas une classe, c’est toutes qui se réunissent à vous décrier… Je vous laisse à juger de la situation des choses dans un pays dont on méprise le chef.” La réponse du tsar est étonnamment humble. Il n’a pas, plaide-t-il, de talent militaire tandis que son adversaire est un génie dans ce registre. On le voit, au mitan de la campagne de Russie, le futur vainqueur n’est rien moins qu’assuré de lui-même. 

C’est tout l’intérêt du grand livre de Marie-Pierre Rey que de faire tenir ensemble la description des horreurs inouïes de cette guerre – les milliers de morts, les cruels traitements infligés aux prisonniers des deux camps, les scènes atroces de cannibalisme – et l’incertitude de son issue. Du côté de Napoléon, l’espoir toujours entretenu de provoquer, enfin, l’affrontement décisif empêche de voir le caractère critique de la situation. Les faux-semblants de victoire – Smolensk, Borodino -, la superbe assurance du chef de guerre continuant souverainement d’administrer son Empire – comme ce décret portant organisation de la Comédie-Française, arrêté à Moscou et, en fait, signé, antidaté, à Paris – ne font que donner le change. Mais du côté russe, il n’y a pas moins de désarroi. Ainsi, le passage de la Berezina, que la mémoire commune retient, en France, comme l’exemple de la parfaite défaite désastreuse, est jugé sur le moment par les Russes comme “leur” défaite impardonnable. Non sans raison, d’ailleurs, puisque sur le plan militaire Napoléon échappe bien au désastre, ce qui va permettre, conclut Marie-Pierre Rey, “à l’armée française de se reconstituer – et au conflit de se prolonger deux années encore”.

Cette longueur de champ, cet élargissement de la perspective historique, c’est le parti pris par l’historien britannique, spécialiste de la Russie impériale, Dominic Lieven, dans son livre magistral La Russie contre Napoléon. Nous sommes, en effet, invités à prendre le train de l’histoire en 1807, à Tilsit, où Napoléon croit s’être assuré l’alliance avec la Russie d’Alexandre Ier, et à terminer le voyage à Paris, en 1814, où le même Alexandre, à la tête de sa cavalerie cosaque, défile en vainqueur. L’ouvrage est passionnant à trois titres au moins. D’une part, le sujet directeur est “la Russie” et non “Napoléon”. Ce qui est inhabituel. D’autre part, l’auteur entretient avec son sujet une familiarité toute particulière. Ne compte-t-il pas au nombre de ses ancêtres les princes baltes Lieven qui fournirent au tsar Alexandre de proches et précieux collaborateurs ? Et puis, enfin, il révise de façon très convaincante quelques idées reçues sur la période et il démontre, notamment, la part décisive prise par la Russie d’Alexandre dans la fin de l’aventure napoléonienne. 

Au mythe tolstoïen, repris par l’histoire officielle soviétique, d’une guerre gagnée par un peuple de moujiks patriotes, Dominic Lieven oppose les qualités déployées par les chefs militaires russes et pas seulement Koutouzov. Il démontre encore que le “général hiver” n’est pas la seule clé de la défaite napoléonienne. La suprématie de la cavalerie russe – c’est le cheval, assure-t-il, qui dans cette guerre a gagné la partie – est un facteur au moins aussi déterminant. Il nous convainc surtout que le résultat de l’entreprise doit tout à la vision stratégique d’Alexandre. Piètre chef de guerre, de son propre aveu, Alexandre est un grand politique. Son objectif d’en finir avec Napoléon, est loin d’être unanimement partagé par la classe dirigeante russe. Outre sa francophonie et sa francophilie, une fraction importante de la société russe ne jugeait pas indispensable de troquer la domination continentale française contre l’hégémonie impériale anglaise. Autant dire qu’il aura fallu à Alexandre beaucoup de détermination pour conduire jusqu’à Paris des troupes qui se seraient contentées de refaire traverser le Niémen aux débris de la Grande Armée. 

Un grand récit écrit avec talent, une histoire russe de la campagne de Russie, un livre à thèse bousculant nos lieux communs, il faut lire absolument cette Russie contre Napoléon, ce “livre virtuose”, ce “travail magistral”, pour reprendre, en toute simplicité, le jugement servi par le Times Literary Supplement à sa sortie en Grande-Bretagne.

Marc Riglet
L’Express




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